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Mer 6 mars 2019
Début 20:00
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Douze ans d’un parcours impressionnant

Douze ans déjà, et l’on peut ainsi spéculer à l’infini sur la valeur des années et la symbolique des chiffres. L’une des interprétations symboliques du « 12 » porte en lui la force qui ressemble bien au chemin parcouru et à l’année qui s’ouvre pour Grand Corps Malade. Puisque ce nombre permet, entres autres, de nous situer dans le temps. Considérant que notre système horaire repose en effet sur douze heures, que chaque journée se découpe en deux parties égales, l’une se terminant à midi, et l’autre à minuit. Le système duodécimal est également utilisé pour diviser une année en douze mois. C’est pour cela que l’on parle parfois d’un chiffre parfait. Il peut être interprété à la fois comme la fin d’un cycle ou un point d’harmonie. Chez Grand Corps Malade, nous sommes bien dans les deux cas. Fin d’un cycle, après le succès retentissant de son film « Patients » co-réalisé avec son fidèle complice Mehdi Idir, et harmonie du slameur de fond qui poursuit sa mutation de poète.

Le slam est toujours là, mais le chant s’installe progressivement. Parler. Oui. Parler… Un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, mais chanter désormais sans avoir peur de sa propre passion.

« Il nous restera ça », dernier album concept en date, est aussi passé par là. Avec son bouquet d’artistes, auteurs interprètes, qui ont contribué la mise à nu de notre funambule survivant. Si on ne sait toujours pas ce qu’il y avait dans ce « ça », on devine aujourd’hui qu’il était bien porteur d’une volonté de transcendance. Il a aussi révélé une collaboration artistique singulière et fraternelle avec le musicien compositeur et réalisateur Angelo Foley qui se libère pour faire fleurir ce « plan B ». Un sorcier du son qui aime autant les machines que la texture organique des instruments. Il a offert à Grand Corps Malade une nouvelle grammaire sonore, groove et solaire à la fois, sur laquelle la souplesse lexicale de l’auteur aime se poser. Ce binôme FGCM, Foley Grand Corps Malade, a fixé une nouvelle impulsion de création perceptible dans ce nouvel album studio. Et pourtant on le sait depuis que l’on a fait connaissance avec Grand Corps Malade : l’énergie ne se lit pas seulement dans le mouvement du corps. Ce grand corps avance désormais avec la seule force de sa conviction, vaillamment dressé par son esprit d’équipe. Fier d’être au cœur de sa petite entreprise qui lui permet de réaliser la force des plans B qui ouvre ce disque et le baptise du même coup. On n’est jamais mieux servi que par soi-même, surtout lorsqu’on est bien accompagné. C’est le thème central de cet opus. L’album de la mi-temps (quand le match est déjà bien engagé), c’est le bréviaire d’un homme, poète de la ville, qui connait la réalité de l’expérience éprouvée et éprouvante, et de celle qui reste à creuser et à vivre. L’état des lieux émotionnel d’un homme qui sait intimement ce qu’il ne sera plus, mais qui comprend ce qu’il lui restera à inventer, porteur de ses bagages de souvenirs.

Il en fait d’ailleurs une chanson majeure « Acouphènes » où les souvenirs parlent d’une nostalgie qui n’est plus ce qu’elle était. Mais c’est bien connu, ce sont la femme et l’enfant qui sont l’avenir de l’homme. Il faut aller à la chanson « Tu peux déjà », composée par Ben Mazué, pour réaliser que celui qui a réussi à remettre Renaud sur le chemin de la chanson a lui aussi enfin trouvé sa voix. Un deuxième enfant est l’occasion rêvée pour désigner ce qui ne doit pas être une habitude. Une naissance, c’est toujours un évènement. Double joie. La naissance d’un enfant et d’un chanteur se fêtent aussi dans cet album, même si l’on sentait déjà confusément dans l’album précédent qu’en allant à la rencontre des chanteurs qui peuplent l’imaginaire de Grand Corps Malade, celui-ci trouverait sans nul doute une nouvelle incarnation.

Le nouvel album de Grand Corps Malade s’intitule « Plan B », titre qui ouvre aussi l’album. Blues espagnol, qui n’élude rien. Sorte de fable, ambiance morriconienne pour la musique, qui exprime ce qu’il faut dire. L’idée du destin toujours là, mais l’impérieuse nécessité de rappeler à tous, notre humilité face à celui que l’on ne peut jamais maitriser complètement.

Plaisir de la métaphore, le terrain de jeu crissant est celui glissant du basket qui démontre que le public est finalement seul arbitre de nos choix. La phrase est habile. C’est « La syllabe au rebond » qui marque le tempo. Grand Corps Malade est aussi parfois Fabien Marsaud. Les deux font la paire pour écrire son récit personnel à travers quelques titres. « J’suis pas rentré » c’est Fabien qui aime sa maman, comme tous les rappeurs savent mettre leurs pudeurs de côté pour rendre hommage à leurs mères. C’est ainsi. Contrairement à ce que les rumeurs de centres villes voudraient nous faire écrire, le respect ne se perd pas dans le vécu des banlieues. Ici Fabien, le sourire en coin, aidé par la complicité de son chauffeur de taxi facétieux, tente d’exprimer avec toute la rondeur orientale que l’amour a frappé à sa porte. Vas-y fonce… Rachid le Taxi, c’est sa vie : aider un copain à exprimer à l’origine du monde qu’il y aura dans sa vie un deuxième amour.

Celui-là s’exprime d’ailleurs de façon bouleversante dans « Dimanche Soir ». Autre grande chanson du disque qui pose en creux la question qui fait douter tant d’auteurs : comment réussir à écrire encore une belle chanson d’amour quand tout a été dit ? Comment faire pour se réinventer ? Une bonne chanson c’est d’abord une idée selon Brassens. Ici, c’est elle, l’amoureuse que ses mots aiment.  C’est Fabien Marsaud qui porte l’amour classique (classique comme la guitare du prodige Bruno Dias) dans ce qu’il a de plus beau : sa pérennité. Il y a comme du Christophe, celui des « mots bleus », thème lyrique de l’ad lib pour faire jaillir le miracle de l’amour qui dure.

Fabien quitte son vécu, et ne tarde pas à entrer à nouveau dans son Grand Corps Malade. Celui qui observe toujours l’amour, livrant ici son revers plus sombre dans « Poker », jeu de cartes amoureux, où les amants parfois « blindent » leurs sentiments sur un tapis de tactiques où il est question de dévoiler son jeu. La voix ensorceleuse de Ehla fait heureusement briller ce marivaudage des jeux de l’amour et du hasard qui ressemble à un tube, loin d’être creux.

Le poète qui regarde est aussi investi dans « 1000 vies », ode à la mi-parcours de l’existence. Parce que rien ne nous ai jamais donné. Se dire qu’on a bien de la chance. Sur un air discret du Brésil, petite bossa nova, Angelo Foley toujours en embuscade, indique que le soleil n’est jamais loin, de face ou dans le dos, la saudade fait de nos acquis des lauréats. Passage de témoin jusqu’au Grand Corps Malade d’aujourd’hui. « Charade », chanson composée par Baptiste Charvet au piano, forcément nostalgique. Pour une vie d’artiste. Celle de Grand Corps Malade qui se confond avec le destin d’un enfant de la ville devenu poète du bitume. « C’est beau une ville la nuit », écrivait l’oncle Bohringer. C’est encore le cas au 21ème siècle, même si les tentacules de l’urbanisme sauvage peuvent créer un monstre. Un ogre que les enfants peuvent aimer. Ainsi nait une ode à son fils. Goût inné de la transmission. De ses mots qui poussent dans les interstices de l’asphalte, se noue le mouvement de la musique populaire. Celle qui aide à vivre ensemble. « Ensemble », titre une fois de plus porté par le blues hispanique cette fois joyeux de la guitare de Bruno Dias. Un musicien unique qui cite volontiers Beethoven « La musique est une révélation plus haute que toute sagesse et toute philosophie ». Paroles que le buveur de mots Grand Corps Malade a dû faire siennes pour imaginer la réalisation artistique de ce disque. Cette chanson est ainsi l’hymne d’un slameur qui connait les failles de l’égo trip, mais aussi heureusement la grandeur de l’esprit d’équipe. L’esprit d’équipe qui précisément lui a fait retrouver un corps qui marche, une âme de combattant de la prose, l’œil d’un cinéaste qui s’ignorait, la voix d’un slameur qui chante désormais. Tout seul il peut aller vite. Ensemble il sait qu’il va désormais loin. Et nous le rappelle aussi en réintégrant dans l’album la chanson « Espoir adapté » sur laquelle nous avons tous pleuré au moment où défilait le générique du film « Patients », illuminée par la voix de feu d’Anna Kova. Ce que l’on a retenu de ce film bouleversant, c’est aussi la fonction vitale de l’humour lorsque l’objectif à mobilité réduite est une réalité. Plaisir de la blague, et de prendre le corps humain à témoin pour en faire un langage. « Le langage du corps » : des organes, des membres, et des sens, et c’est bien le corps d’un malade qui parle. Même debout, il n’oublie jamais l’humour guérisseur. Mais Grand Corps Malade n’est pas seulement un glaneur de souvenirs, un observateur du monde, distancié par l’âge de raison. “La course contre la honte” risque même de finir par nous asphyxier. Grand Corps Malade, combattant de la rime, le sait bien et reste aussi enragé. Donc forcément engagé. Parrain de l’association Sourire à la vie, il rend hommage à « Issam », créateur d’enthousiasme, et mort au champ d’honneur du combat contre le cancer.

Il nous livre aussi cet instant miroir, qui parle mieux que tout du monde d’aujourd’hui dans « Au Feu rouge ». Capturer une scène de vie devant soi que l’on n’imaginait pas.  Et c’est ainsi que Grand Corps Malade, posté au feu rouge, nous restitue le monologue intérieur d’une femme, Yana réfugiée syrienne, qui en trois couplets rassemble toute une vie. Une condition humaine où la mémoire vive de l’exil forcé, s’échoue sur notre quotidien de citadins essorés par tant de tumultes. Un feu rouge, un temps d’arrêt obligé, et une somme de culpabilités qui s’énoncent de façon presque aussi implacable que le récit tragique d’une vie déracinée. Nous sommes face à la contradiction ultime de nos vies protégées. La chanson nous renvoie à Voltaire qui disait : « Si tes remords sont vrais, ton cœur n’est plus coupable. ». Le prolongement de l’engagement s’est concrétisé dans un clip tourné aux centres d’Emmaüs solidarité de Ivry sur Seine et de la porte de la Chapelle. Des visages oubliés que nous n’oublierons pas. C’est « la face amour » de l’engagement citoyen de Grand Corps Malade. Mais il y a aussi (et c’est assez nouveau) l’engagement « face amer » dans une chanson libertaire qui ne cache rien de la puissance d’un homme qui sait rester en colère. En dessinant le portrait d’un certain « Patrick », guitare voix, comme au bon vieux temps des cabarets, Grand Corps Malade nous rappelle comme le fit Renaud en d’autre temps que « les méchants c’est pas nous ». Du sourire dans la voix, il n’y a rien de pire pour un plaidoyer qui accuse. Grand Corps Malade, fils digne de la république de Voltaire, Zola, et de Renaud. Tout est dit. Un grand corps, peut être malade, mais sacrément debout pour exprimer le meilleur de notre identité française. Celle qui en plus s’est développée à la lumière des chemins de traverse. Des plans B. Trop fort.

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